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Alan Turing : hacker avant l’heure ?

Dernière mise à jour : 17 mars 2025

Alan Turing, cryptoanalyste et hacker
Une fresque murale dans le parking des sciences, à Louvain Belgique (CC wiki)

Introduction


Alan Mathison Turing est l'une des figures les plus marquantes de l'histoire des mathématiques et de l'informatique, mais sa vie est digne d'une tragédie grecque.


Né le 23 juin 1912 à Maida Vale, Londres, et décédé le 7 juin 1954 à Wilmslow dans le comté de Cheshire, Alan Turing a laissé un héritage très conséquent dans divers domaines, notamment la cryptographie, l'intelligence artificielle et la biologie théorique.


Son travail révolutionnaire a posé les bases de l'informatique moderne et a joué un rôle crucial dans la victoire des Alliés durant la Seconde Guerre mondiale : malgré cela, Alan Turing est la triste incarnation de l’adage : « null n’est prophète dans son pays. »


Jeunesse et formation


Turing a montré très tôt des aptitudes exceptionnelles pour les mathématiques et les sciences.

Dès son plus jeune âge, il a manifesté un intérêt pour les mécanismes et le fonctionnement des objets, démontant tous les appareils qu’il rencontrait pour comprendre leur structure. Il se passionnait aussi pour le fonctionnement de la vie en général, passant des heures à regarder une prairie et ses habitants.


Tout cela, le petit Alan le découvrit avec son frère aîné, dans une famille d’accueil à Hastings, loin de ses parents, car son père était administrateur colonial en Inde dans une région jugée peu propice à l’éducation des enfants.


Après des études à Sherborne School, où il fut initialement mal compris par ses professeurs en raison de ses méthodes non conventionnelles d'apprentissage, Turing a intégré l'Université de Cambridge, au prestigieux King's College. Là, il a obtenu son diplôme en mathématiques en 1934.


En 1935, à seulement 22 ans, il est élu membre du King's College grâce à son exceptionnel article démontrant le théorème central limite, un outil statistique aujourd'hui encore très précieux, notamment pour les data scientistes.


Études (très) supérieures


En 1936, Turing a publié son article le plus célèbre, "On Computable Numbers, with an Application to the Entscheidungsproblem", toujours en ligne sur le site de la London mathematical society



S’il y a des amateurs parmi vous !


Dans ce travail, il a introduit le concept de la "machine de Turing", une abstraction théorique qui décrit une machine capable de résoudre tout problème mathématique si on lui donne suffisamment de temps et de ressources : ce concept n’est autre que la base de l'ordinateur moderne !


En parallèle, il a aussi étudié les mathématiques à l'Université de Princeton USA, sous la direction d'Alonzo Church, obtenant son Ph.D. en 1938 avec une thèse sur la logique mathématique.


À cette période, soit juste avant le début de la Seconde Guerre mondiale, John Von Neumann, une sommité établie dans le domaine des mathématiques, propose au jeune Alan Turing, qui n’a que 24 ans, un poste d’assistant dans son université.


Le jeune homme décline et préfère rentrer dans son Angleterre natale, un choix qui sera déterminant pour la suite de sa vie, pour ne pas dire fatal.


Bletchley Park, Alan Turing le hacker


Avec le début de la Seconde Guerre mondiale, Turing a rejoint le Government Code and Cypher School à Bletchley Park, un domaine avec un grand château où il a travaillé sur le décryptage des communications de l'Axe.


Là, dans le plus grand secret, les Britanniques avaient réuni les meilleurs experts en mathématiques de plusieurs pays alliés ; avec eux, Alan Turing contribua au décryptage de la célèbre machine Enigma, utilisée par l'Allemagne nazie pour coder ses messages militaires.


La Bombe


Pour réaliser cet exploit, avec d'autres mathématiciens, comme Gordon Welchman, Turing a développé une machine qu’ils nommèrent « la Bombe », un calculateur électromécanique dit de force brute, proche d'un ordinateur, capable de décoder les messages produits par Enigma.


La Bombe fonctionnait en exploitant des faiblesses spécifiques des réglages quotidiens de l'Enigma et en parcourant rapidement toutes les combinaisons possibles jusqu'à trouver la clé correcte.


Le succès de cette entreprise permit aux Alliés d'intercepter des informations cruciales et de remporter des victoires décisives, notamment la bataille de l'Atlantique, ce qui a sans nul doute écourté la guerre, sauvant ainsi des dizaines de milliers de vies humaines.


Colossus


Turing a également contribué au développement de Colossus, le premier ordinateur électronique programmable à usage spécifique, destiné à décrypter les messages codés par la machine Lorenz SZ40/42 utilisée cette fois par les hauts commandements allemands.


Bien que son rôle dans Colossus soit moins direct que dans le développement de « la Bombe », son travail à Bletchley Park a jeté les bases de la cryptanalyse électronique moderne.


Après-guerre


Après la guerre, Turing a travaillé au National Physical Laboratory, où il a conçu l’ACE (Automatic Computing Engine), un des premiers projets d'ordinateurs électroniques viables.


Bien que des conflits internes aient retardé la réalisation du projet, Alan étant toujours une personnalité complexe, son travail a influencé de manière significative le développement des ordinateurs britanniques, et ce bien après sa disparition.


Université de Manchester


En 1948, Turing a rejoint l'Université de Manchester où il a travaillé sur le premier ordinateur à programme enregistré, le Manchester Mark I.


Il a également écrit l'un des premiers programmes de jeu d'échecs, bien que les ordinateurs de l'époque n'aient pas suffisamment de puissance de traitement pour l'exécuter !


Turing explora aussi d'autres concepts, tels que la morphogenèse, l'étude des structures biologiques et de leur formation, proposant des modèles mathématiques pour expliquer la régularité des motifs dans les organismes vivants.


Le test de Turing


En 1950, Turing a publié un autre article marquant, "Computing Machinery and Intelligence", dans lequel il propose ce qui est maintenant connu sous le nom de "test de Turing" pour évaluer l'intelligence d'une machine.


Ce test, qui consiste à déterminer si une machine peut imiter la pensée humaine au point d'être indiscernable d'un humain, reste une référence dans le domaine de l'intelligence artificielle. Le test de Turing a inspiré beaucoup de recherches en IA et reste un objectif à atteindre pour les scientifiques du domaine.


Vie personnelle et tragédie


La vie personnelle d’Alan Turing, un personnage atypique coincé dans son époque à la moralité étriquée, a été marquée par des épreuves et des persécutions, car il ne faisait pas bon être homosexuel en ce temps-là, particulièrement dans la très puritaine Angleterre ; c’était même un crime puni par la loi…


En 1952, ignorant largement le rôle qu’il joua pendant la Seconde Guerre mondiale, car les recherches de Bletchley park étaient encore couvertes par le sceau du secret d’État, il fut condamné pour homosexualité à une année d’emprisonnement.


Plutôt que d'aller en prison, Alan Turing accepta la « faveur » d’une castration chimique, un traitement hormonal « de substitution » qui eut des effets secondaires dévastateurs, particulièrement sur sa santé mentale.


Incapable de se concentrer, en proie à une profonde dépression, le brillant esprit n’était plus que l’ombre de lui-même.


Deux ans plus tard, le 7 juin 1954, Alan Turing a été retrouvé mort chez lui, à côté d’une pomme empoisonnée au cyanure dans laquelle il avait croqué : il n'avait que 42 ans...


Un suicide original pour mettre un terme à une infamie qui le vit le monde perdre un de ses plus grands esprits, et ce dans l’indifférence quasi générale d’une époque où la liberté des mœurs n'existait pas.


Impact moderne


Aujourd’hui encore, le travail de Turing continue d'influencer de nombreux domaines de recherche, de la cryptographie à l'intelligence artificielle en passant par la biologie computationnelle.


Son histoire, popularisée par de nombreux livres, et des œuvres comme le film "The Imitation Game" de 2014, rappelle l'importance de la diversité et de l'inclusion dans les sciences.


Héritage et réhabilitation


Cela commença par une popularité grandissante de ses travaux, dans un premier temps dans les seuls milieux scientifiques, et qui se concrétisa en 1966 quand l’'Association for Computing Machinery crée le prix Turing, considéré comme l'équivalent du prix Nobel en informatique, un premier pas qui en appela beaucoup d'autres.


En 2009, après une campagne menée par des militants des droits de l'homme et des scientifiques, par la voix du premier ministre e Gordon Brown, le gouvernement britannique a présenté des excuses posthumes à Alan Turing, la belle affaire !


Et ce d’autant qu’il restait officiellement condamné…


Il fallut attendre le 24 décembre 2013, à la veille de Noël, pour que la reine Elizabeth II lui accorde une grâce royale pour le "crime commis" : pathétique !


Conclusion


Aujourd’hui, le travail de Turing continue d'influencer de nombreux domaines de recherche, de la cryptographie à l'intelligence artificielle en passant par la biologie computationnelle.


Sa trop brève histoire, popularisée par des œuvres comme le film oscarisé "The Imitation Game" de 2014, rappelle l'importance de la diversité et de l'inclusion dans les sciences, mais aussi dans la vie de tous les jours : il est en effet bien rare qu’un esprit par trop différent se comporte «normalement » en toute circonstance, et sûrement pas souhaitable…


À méditer quand nous croisons quelqu’un que nous ne comprenons pas et qui nous agace un peu: c’est peut-être un génie qui va faire avancer le monde !

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